Plantes d'herbes

La maternité et le chêne

Nouvelle écrite entre 2012 et 2015; l'histoire d'une guérison Deux chênes (Quercus sp.) enceignent la chambre familiale; deux hautes fenêtres s'ouvrent sur les chênes – tournez la tête, voici un chêne; de l'autre côté, coucou, voici l'autre: deux trouées élégantes s’élançant vers des chênes majestueux, qui eux même se font face, avec nous au milieu.


Depuis le lit familial - dans lequel j'allaite le bébé - je jette un coup d'œil à ces chênes tous les jours... plusieurs fois par jour... chaque jour... chaque nuit qui passe quand je laisse les rideaux béants; bébé se réveille beaucoup, mais vraiment beaucoup ; toutes les heures parfois, et elle vient s'accrocher au sein pour se rassurer, se nourrir, grandir, questionner, communiquer, se protéger d'une maladie ou d'une autre.

A dire vrai, je regarde ces chênes subrepticement car la peur vit en moi... tout au fond, en mes enfants, mes os, mon sang – ancien - tellement irrationnel en apparence, tellement caché que nul ne le perçoit d'emblée. Des peurs aussi grandes que moi, que la chambre, que les chênes, et qu'au-delà parfois.


Non, je ne prendrai pas de médicaments allopathiques. Et bébé pleure encore. Non, je ne la laisserai pas pleurer toute seule dans une chambre loin de moi. Et l'épuisement et les doutes n'aident pas non plus : la peur s'accroit, bébé dort moins, notre enfant aîné pose des questions sans cesse et sa peur se matérialise dans un flux verbal que je perçois comme incessant ; mes doutes s'accumulent ; la solitude des mères (de mères intellectuelles de surcroit, formées à tout autre chose qu'au maternage) en Occident est complètement sous-estimée. Sans parler des maris de ces mères-là ; des pères de ces enfants-là.

Non, je n'allumerai pas la télé /ne me gaverai pas d'informations pour essayer de noyer la peur, ne pas écouter un bébé qui pleure, une enfant en surconsommation mentale. Et je découvre ainsi que dans mon sang circule pêle-mêle des bribes, des échos, des malentendus, des questionnements sur ce que nous avons appris/lu/ingurgité/vécu avant d'avoir des enfants. Si j'avais su, j'aurais peut-être choisi mes rencontres, séminaires, cours ex-cathedra divers et lectures avec plus de discernement. Et dire que, que, que, que je viens de lire que les traumatismes et les joies de nos ancêtres peuvent également pousser dans la peau de nos magnifiques enfants, dans leur structure génétique même - comme une étude récente l'atteste.


Malgré moi, pleins informations me parviennent encore. Trois à quatre mille langues sont parlées de par le monde et plus de cinquante mille personnes se prostituent dans l'Union européenne. Evelyne, la tenancière du Tea Room, nous raconte que son mari l'a quittée lorsque leur fils avait trois mois. Ce mari, fraîchement père, a convolé avec la meilleure amie d'Evelyne. Cette dernière se trouvait également être l'épouse du frère d'Evelyne. Il y a 85000 espèces de moustiques. La femelle moustique a besoin de sang pour porter à maturité ses œufs. Le moustique mâle est végétarien. Des dizaines de millions d'êtres humains meurent suite aux conséquences du paludisme. Que penser d'une araignée née dans une salle de bain, qui ne connaît rien d'autre du monde que ces catelles blanches et humides. Cet insecte pressent-il que la nature foisonnante à quelques mètres de lui, derrière ces murs ? Je regarde les chênes pendant que je nettoie l'appartement; mais je les regarde vraiment subrepticement, courant d'un endroit de l'appartement à l'autre – ce serait intéressant de placer un capteur sous mes pieds, et à la fin de la journée, de mesurer les déplacements effectués dans cet espace clos; Sisyphe; je glisse sur du pipi; je ferme mon cœur à une fille ainée plaintive, parfois agressive; plus tard, j'ouvre mon cœur à ma fille ainée, souvent plaintive; je berce le bébé terrifié pour aucune raison palpable. Et cela me terrifie d'autant plus de ne réussir à la conforter. Sisyphe. Le lendemain, tout recommence. Le monde est-il plus dangereux que lorsque j'étais enfant ? J'essaie de ne pas crier. Tant de frustrations,

colères, tristesses qui émergent à chacune de ces naissances.


(J'essaie de me rassurer : au fond, j'ai confiance, j'arriverai à trouver les clés de la guérison... je suis déterminée : ces peurs aussi, j'arriverai également à les transcender; mais tu as vu comment tu tiens ce bébé ? «Sois plus en-vel-op-pante. » Elle pleure tout le temps ; arrête de l'allaiter – elle se ramasse tous tes traumatismes quand tu l'allaites. Elle hérite de ton karma me susurre une connaissance bien-intentionnée. Et si j'avais fait une erreur de l'allaiter ? Et ô quelle colère que l'on ne m'ait pas informée mieux sur l'allaitement ; et dire que mon aînée n'a été allaitée que trois mois et qu'on me disait tout le temps que je n'avais pas assez de voix... pardon, je voulais écrire... assez de lait ! Respire, respire... comment font les autres familles ? Respire, respire... J'essaie de me rassurer : au fond, j'ai confiance, je suis déterminée : ces peurs aussi, j'arriverai également à les transcender... trouver les clés de la guérison... pourquoi pleure-t-elle encore ? Quand aurais-je une minute à moi ?)

Ces chênes ourlent nos vies. Présences fortes, en bruit de fond, que j'oublie pourtant, pendant ces crises de panique, ou même pendant les moments plus heureux... la gestation et la naissance naturelle de notre second enfant; nos conversations sous les étoiles, les repas que nous préparions. Cette peur débusquée par mes enfants... (On ne peut pas leur cacher la peur.) (On peut juste leur apprendre à la nier.) (C'était hors de question que je remette la peur sous le tapis.) (Sus au déni!) (Et non, je ne prendrais pas de médicaments ou somnifères ou fongicides ou herbicides pour la faire taire.)

Ces arbres ourlent ma vie ; ils enserrent petit à petit, vraiment très lentement, la peur ; des bourgeons qui poussent doucement dans nos vies. J'ai tellement peur. Je nettoie, nettoie, nettoie et un jour le voisin m'enjoins à profiter de son spacieux jardin et de laisser les enfants jouer sous le chêne et le châtaignier – une balançoire les y invitent également. Alors, par reconnaissance, je désherbe, désherbe, désherbe leur jardin. J'intellectualise tout pour mieux cacher la peur au fond de moi. Je pense à Marial Leiter, croisé dans un supermarché pour la deuxième fois en une semaine qui me dit: « je hante ces lieux comme on hante une boîte de nuit. » Les Alpes furent les dernières contrées sauvage d'Europe. «Les Etats membres de l'UE produisent annuellement 50 000 m cubes de déchets radioactifs au total. » Rapport de la Commission européenne... et c'était en 1999. Depuis, je n'ai pas osé me tenir informée à ce sujet.


L'illumination a saisi Siddhârta sous un arbre.

Les chênes ourlent toujours nos vies et d'autres bourgeons se fraient leur chemin jusque dans nos cœurs ; en plus de nettoyer et désherber, nous chantons maintenant. Et la méditation quotidienne se fait une place sous les gravats, entre le compost et la serre un peu abandonnée, également.

Soleil, pluie ou bruine, là au fond du jardin, j'enlève également les chaussures, glissant les pieds dans cette terre sèche, moite ou froide selon le jour – cette terre sur lequel le voisin nous accueille si généreusement. Et j'y découvre ainsi que l'hiver n'est pas très froid cette année... tant d'informations que le corps peut engranger aussi.

Un jour, tout soudain, après avoir pris au moins un million de respirations profondes, entre muscles fatigués et joies furtives de la maternité, soudain... sans que je m'y attende, soudain, tout soudain, j'ai levé les yeux sur le chêne à ma gauche, et la peur... dissipée.


« Ayant poussé la porte étroite qui chancelle, Je me suis promené dans le petit jardin Qu'éclairait doucement le soleil du matin, Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle. »

Ma sérénité en regardant les chênes semble n'appartenir ni au 21è siècle, ni à ma vie ; et tout se ralentit. Oubliant vaisselle, ménage, obligations poussant comme des ronces dans le corps, je m'ouvre vers le chêne à gauche.


Mes idées prennent plaisir à se former dans ma tête, ma respiration est ample, moins saccadée ou en arrêt et je trouve du temps pour les regarder prendre vie car des phrases complètes commencent à y croître doucement, avec des pauses puis, progressivement, de plus long silences. Telle une symphonie qui se glisse entre les branches, les feuilles se mettent comme à frémir, le vent et la lumière du moment participant également à cet apaisement. Il n'y a aucun bruit dans l'infini de l'espace (outre peut-être une musique subtile confient certains sages), et dès lors les effets spéciaux qui s'acharnent dans la Guerre des Etoiles sont trompeurs. Cette paix intérieure – le véritable luxe. Quelle chance et quel privilège que de dormir, concevoir et allaiter entre deux chênes.


Je me love dès que possible entre leur silence éloquent.


(Dans un bain turc à Budapest, aux murs très épais – on n'entendait même pas la route principale qui la jouxtait -, des sourds-muets ne cessaient de rire à gorge déployé. Et enfouis dans l'humidité ambiante, j'avais pris un moment pour comprendre que je n'entendrais jamais le son de leurs rires.)


Depuis ce jour-là, tant d'autres arbres se présentent à moi : l’acacia (Acacia robinia) (et ses beignets), le petit saule (Salix sp.) que j'apprends à tresser afin de construire un petit tunnel ou pour offrir des couronnes aux enfants. Une feuille de tremble (Populus tremula) qui atterrit dans ma main, chassant tremblements inconscients.

« Rien n'a changé. J'ai tout revu : l'humble tonnelle De vigne folle avec les chaises de rotin... Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle. »

Mise en confiance, ivre de la simplicité de la vie, je leur ai même demandé aux chênes... c'est quoi la suite ? Que va-t-il se passer maintenant ? Resterons-nous amis ? Toujours ? Cela peut être fragile le bonheur. Imaginez un millier d'œufs disséminé sur le sol. Il paraît que trois éléphants ont été entrainés de telle sorte à passer Sans les écraser.

Reconnaissance. Merci pour tout ce bonheur, chers chênes... vous qui me donnez le courage de déraciner ou déloger, subtilement, subrepticement des morceaux costaux de peurs ancestrales, sociales, contemporaines. Fruits qui tombent, prunes rescapées par l'herbe humide, poireaux – ces asperges du pauvre - confiants (le feuillage dressé en éventail)// Les fourmis peuvent porter 30 fois leur poids. // Au Costa Rica il y a des mangues et deux Océans.

« Les roses comme avant palpitent ; comme avant, Les grands lys orgueilleux se balancent au vent, Chaque alouette qui va et vient m'est connue.»

Le lendemain, mais vraiment le lendemain de ce bel échange... un orage pas ordinaire survint; le ciel se noircit soudainement, et voilà la nuit au milieu d'une journée de juin. Juste avant l'orage, avec mes filles, nous nous étions littéralement trainés dehors, lourdement, essayant de goûter à un peu de douceur du jardin... mais des fourmis dans les jambes nous amenèrent à nous demander : allons-nous un petit moment en forêt, ou est-ce que nous attrapons le prochain tram ?

Humm, avec ce temps lourd, ce serait décidément trop risqué de s'aventurer dans la forêt avec un bébé... cherchons un peu de fruits et de légèreté dans un shopping air-conditionné. Le ciel commence à se noircir alors que nous arrivions au centre commercial.... et le vent se lève. Un peu. Beaucoup... ma fille ainée se mit à parler plus fort en voyant à quel point il faisait sombre ; elle m'informa - ainsi que le reste de l'assemblée – que ce n'était pas possible ; le ciel allait tomber, ou le toit, sur nos têtes à tous – vocalisant ainsi les pensées de nombreuses personnes autour de nous.


L'orage ? Un déluge. Giboulées – des glaçons telles que nous n'en avions jamais vus se sont déversés des cieux, et même un arbre s'écroule sous nos yeux. Ma voix, progressivement plus aiguë, tous les muscles tendus dans l'effort de rassurer les enfants : cela arrive des fois vous savez... c'est comme une grosse colère... mais vous savez, la colère ne tue pas. Les enfants ne m'écoutaient absolument pas. Les gens autour de nous avaient peur aussi. Le ciel est trop sombre, et ce trop longtemps, en ce jour du mois de juin.


La tempête se calma éventuellement. Soupir général en accueillant l’accalmie ; nous nous regardions tous dans les yeux, et en jaugeant les dégâts, nous nous sommes même fait des mines. Incroyable, non ? La nature se révolte, dit l'une... platitudes du genre lorsque l'on parle du temps pour ne pas appréhender malaises et les fragilités de nos vies.

Nous sommes rentrés à la maison. Police, pompiers, voitures cassées, sandale orpheline sur le trottoir. Les enfants rigolaient à nouveau pour un oui ou un non.


Tout se sentait plus léger, mais l'air était encore lourd.

Arrivées à la maison… les deux chênes du jardin étaient cassés. De magnifiques branches, du, des... toutes ces feuilles... !!!... jonchées sur le sol. Des feuilles de chêne partout... sur notre terrasse, collées à nos fenêtres. Et puis... ces feuilles se sont engouffrées dans le logement, trouvant un passage là où les fenêtres étaient restées légèrement entrebâillées.


Il s'avère que l'un des chênes était extrêmement faible bien qu'arborant l'apparence d'une toute belle santé : il a perdu toute sa magnificence, son pouvoir, ses plumes, 5 larges charpentières brisées. Au fond, il était fragile, et avait besoin d'être soigné. Sans tempête, il est fort probable qu'il serait mort, mangé du dedans. Un arboriste est venu couper quatre ou cinq de ces charpentières cassées par l'orage. Ce chêne, il avait l'air de rien maintenant... ce gros trou en son centre... on imaginait presque la moquerie des corneilles face à cette déchéance sociale, etc. Le second chêne, lui, a pris un coup fatal. L'un des chênes est mort.


Le chêne mort a laissé la place à un tout jeune chêne qui tentait de se frayer un chemin dans l'ombre, mais ne bénéficiant pas d'assez de lumière pour grandir réellement, restait comme en arrêt.



« La mort n'est que l'ombre qui se souvient de la lumière de l'amour. » Marson, Hugo. Le Monde, 26 avril 1996



Trois ans plus tard, les feuilles du chêne rescapé repoussent et ne cachent plus rien, ni faiblesse, ni secret. L'arbre est guéri, fidèle à lui-même, sans arrogance. Nos enfants grandissent ; ma peur, leurs peurs, et les peurs des autres vont et viennent, mais comme elle sont visibles à présent, et pas juste en sourdine, en bruit de fond ou caché tout au fond, elles font bien sourire parfois, et même s'envolent un peu chaque fois qu'un oiseau passe, que les écureuils jouent dans le jeune chêne qui grandit si vite, et que les hirondelles et les pigeons de la ville se cachent dans le chêne guéri… chaque fois que les enfants rient, et que je les vois ou entends jouer sous la pluie, dans les jardins des voisins pour finalement partir en courant plus loin, vers la forêt cueillir des asperges sauvages ou de l'ail des ou

Mais et si cette crise c'était plutôt un beau déluge, une qui secoue les structures branlantes, mettant faiblesses à jour, et que comme dans le jardin aux chênes (et comme l'étymologie du mot économie le suggère : la loi de la maison) les secrets sont délogés, et le leurre placé dans le compost? Un violon posé à côté d'un deuxième violon. Posez-les sur une table et faire vibrer une corde. Le deuxième aussi va aussi vibrer. Les hiboux arrivent à attraper des souris, même si on leur bande les yeux.


« Même j'ai retrouvé debout la Velléda,

Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue,

- Grêle, parmi l'odeur fade du réséda. »

Poèmes saturniens, Paul Verlaine


Et cela pousse ainsi maintenant au fond de nos petits jardins : avec cette conscience du temps qui passe, des regrets possibles et des deuils, mais surtout avec un quotidien qui se plante dans le terreau foisonnant de vie, pour ensuite s'élancer jusqu'aux cimes des arbres autour desquels flottent encore tant d'aventures et de potentiels disponibles.



Soucis (Calendula officinalis)



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